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Le gars qui voulait se faire phénix : un conte sur la résilience et sur le sens de l’absurde

By Emmanuel Goffi on November 3, 2016

Évitons-nous la peine de la rédaction (pour moi) et surtout de la lecture (pour vous) d’un (trop) long article dans lequel l’avis de l’auteur arrive seulement dans la conclusion et disons-le tout de suite : j’ai adoré !

L’entrée dans la salle annonce la couleur : petite capacité (une centaine de personnes) qui favorise la proximité avec la scène et les interprètes ; accessoires réduits à la portion congrue ; décor minimaliste composé d’une plateforme, d’une échelle et d’une chaise ; ambiance sombre contrebalancée par un savant jeu d’éclairages, et surtout Antoine Côté Legault lui-même, allongé immobile sur le dos sur la plateforme. Le spectateur est happé par la scène dès son entrée dans la salle et se demande si cette attitude fait partie de la scénographie ou si c’est là une technique de concentration propre au comédien. La pièce a commencé avant même les trois coups !

Sans dévoiler les multiples rebondissements et les situations pour le moins cocasses de la pièce, l’histoire raconte, en forme d’allégories, les vicissitudes de l’existence d’un « gars » qui, fauché et allant d’échec en échec, voit sa vie s’effondrer lentement sous ses pieds et qui va reprendre peu à peu le contrôle de son existence décousue au gré de diverses rencontres. Le tout subtilement commenté et narré par un super poulet/ange gardien frappé d’une forme de dépendance pour les tranches de pain de mie toastées ou non.

On sent avec cette pièce tout l’attachement affirmé par Antoine Côté Legault à la notion de résilience, cette capacité qu’à l’individu à rebondir et à se sortir de situations souvent initialement considérées comme désespérées. Une leçon de vie et un appel à la combativité qui ne laissera personne indifférent, même si dans la « vraie vie » les choses ne sont jamais aussi simples. On retrouve également cette liberté à laquelle l’auteur et interprète s’avoue particulièrement attaché. Liberté, dans le ton, dans les textes, dans l’absurdité (qui n’est qu’apparente) des situations, ou dans la relation au public, qui humanise la représentation et offre au spectateur une sensation de réunion entre amis et le sentiment de participer, par identification, à la profondeur des questionnements du héros.

La pièce est par ailleurs servie par deux excellents comédiens, que sont Antoine Côté Legault lui-même, et Marie-Thé Morin. A la fois comédienne, narratrice, clown, et accessoirement chanteuse, Marie-Thé Morin nous offre d’ailleurs un aperçu de ses nombreux talents dont la palette paraît aussi complète que les couleurs de l’arc-en-ciel

De situations loufoques, test de réveil aux sonneries improbables ou bataille rangée avec des miettes, en rencontres cathartiques, le héros nous rappelle que la vie est loin d’être un « long fleuve tranquille ». Le style fait penser au monde déroutant et poétique de Boris Vian dans L’Ecume des jours ou à celui du Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet et Guillaume Laurant. C’est frais et dynamique. C’est intelligent et subtil. C’est touchant et drôle. C’est souvent philosophique. On retiendra d’ailleurs, cette citation visant à relativiser la misère dans laquelle les nantis que nous sommes pensent être (souvent à tort), et qui mérite selon moi d’entrer dans les annales de la philosophie : « On est tous le Sud Soudan de quelqu’un, je suppose ». Cette petite phrase, invitation tragi-comique à l’introspection, est indiscutablement à méditer !

En définitive, Antoine Côté Legault réussit un très beau numéro d’équilibriste se balançant entre petits drames de la vie quotidienne et humour à la fois des situations et des commentaires. Décalés sans sombrer dans l’absurde, les textes et la mise en scène offrent au spectateur un interlude poétique savamment accompagné par des jeux de lumières qui participent largement de la beauté de l’ensemble, tout en soulignant la poésie de la narration et de l’histoire elle-même.

La force et la beauté de ce conte résident dans des textes précis et poétiques, une interprétation toute en finesse et justesse, et la sobriété de la mise en scène. Mais le plus frappant et surprenant reste ce sentiment initial erroné d’absurdité qui s’efface lentement au cours de la représentation, pour laisser place à celui de déjà vu qui nous rappelle que l’absurde est relatif. La représentation se termine et la perspective s’inverse. L’apparente absurdité prend alors tout son sens, et le sens de nos vies nous semble alors bien plus absurde que ne l’est de prime abord cette pièce qu’il est urgent d’aller voir.

Une heure et quart de plaisir dont il serait dommage de se priver.


Le gars qui voulait se faire phénix est une production du Théâtre Trillium en collaboration avec La Bibitte Poétique. Les textes sont d’Antoine Côté Legault sur une mise en scène de Dillon Orr.

Vous pouvez également retrouver l’entrevue avec Antoine Côté Legault à Sous-sol 819 sur les ondes de CHUO FM 89.1.