Skip To Content

Prix Émergence AAOF 2017 : la littérature à l’honneur

By Sous-Soll 819 on March 2, 2017

Par Emmanuel Goffi

Avec le Salon du Livre de l’Outaouais qui a ouvert ses portes le 23 février dernier au Palais des Congrès de Gatineau, l’actualité littéraire est plus que riche ces derniers jours. Trop riche sans doute pour être traitée dans son intégralité. J’ai donc jeté mon dévolu sur les trois ouvrages finalistes du Prix Émergence de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français (AAOF) 2017.

Petit tour d’horizon de deux ouvrages aux styles radicalement différents, en attendant un autre article spécifiquement sur le livre de Lisa L’Heureux.

Trois ouvrages étaient donc en lice pour le Prix Emergence AAOF 2017 :

  • le recueil de poésie de Daniel Groleau Landry, Amorragies, publié chez Les Editions L’interligne ;
  • le roman Les suicidés d’Eau-Claire d’Eric Mathieu, chez La Mèche ;
  • et la pièce de théâtre de Lisa L’Heureux, Pour l’hiver, aux Editions Prise de Parole.

Amorragies ou le snobisme littéraire en 128 pages

Amorragies.jpg

Amorragies est le deuxième recueil de poésie de Daniel Groleau Landry, après Rêver au réel, paru chez Les Editions L’interligne, en 2012, et lauréat du Prix Trilium 2014.

Ne faisons pas durer le suspense, il y a au moins 100 pages de trop dans ce recueil de poésie qui laisse le lecteur avide que je suis avec un arrière-goût de snobisme littéraire très désagréable. L’ouvrage ressemble bien plus à une incontinence scripturale qu’à un voyage dans l’univers de la poésie. Une suite de mots, qu’il faut parfois chercher dans le dictionnaire, une démonstration de l’étendue du champ lexical de l’auteur, des longueurs qui assomment et lassent, bref de la poésie sans poésie.

Poésie certes sur le plan technique. En la matière nul doute que Daniel Groleau Landry maitrise son sujet. En contrepartie, il ne se dégage rien de ce flot de mots juxtaposés. Si la poésie doit déclencher des émotions, Amorragies a fait naître chez moi une profonde apathie, précédée d’un grand désarroi. J’ai lu l’ouvrage jusqu’au bout, au début par curiosité, puis par espoir, pour enfin le terminer, non sans peine, par acquit de conscience. Si selon le jury du prix, « Daniel Groleau Landry sculpte la langue avec une grande maîtrise et de façon tout à fait singulière », il n’en demeure pas moins qu’il loupe la cible grand public. Le recueil est selon moi destiné à un lectorat (ultra)spécialiste, voire à l’auteur lui-même qui semble s’auto-satisfaire de son propre verbiage. Un indice aurait dû me mettre la puce à l’oreille : la préface d’Eric Charlebois écrite dans un style ampoulé et lourd qui préfigure le snobisme du reste du livre.

Et ce n’est pas la mise en page qui modifiera mon impression. L’agencement des textes m’a plongé dans une profonde perplexité.  Parfois, trop d’originalité tue l’originalité. La simplicité est souvent la clé du succès artistique, ce que l’auteur semble l’avoir oublié. Je le renvoie très humblement à la lecture du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry pour découvrir comment des mots simples, agencés pour former des phrases simples, peut faire naître des émotions complexes.

Je ne m’étendrais pas plus avant sur ce travail hyper-technique et hypo-émotionnel (moi aussi j’ai du vocabulaire !), sauf à vous recommander d’économiser les 14 dollars que coûtent la version papier de ce livre (au mieux empruntez-le à la bibliothèque, au pire rabattez-vous sur la version pdf à 6 dollars), pour les dépenser dans l’excellent roman d’Eric Mathieu.

Les suicidés d’Eau-Claire, le mariage réussit du talent et de la technicité

Les suicidés d'Eau-Claire.jpg

Premier roman d’Eric Mathieu, Les suicidés d’Eau-Claire, est aux antipodes du style d’Amorragies. D’une simplicité incroyable, ce livre vous transportera dans un monde d’émotions qui vous fera le lire en un temps record. 520 pages de pur bonheur littéraire.

L’histoire est somme toute assez simple : début 1992 un notaire de Metz cousin de Camille Corbin reçoit un courrier, qui ouvre le roman, annonçant le suicide de la famille. C’est donc le parcours chaotique de la famille Corbin, composée de Jean-Renaud (le père), Camille (la mère) et Sybille (la fille), qui revient s’installer à Eau-Claire, lieu fictif situé par l’auteur en Lorraine, après un séjour à l’étranger dont un passage par Ottawa, que relate l’ouvrage. On est alors confronté aux difficulté d’une famille qui ne parvient pas, pour des raisons diverses, à s’intégrer à son nouvel univers et qui se replie sur elle-même sombrant peu à peu dans l’isolement. Seule Sybille, victime de harcèlement à l’école, semble finalement tirer son épingle du jeu en intégrant un groupe de jeunes peu fréquentables et en tombant amoureuse du mystérieux Franck.

Sur fond de misère sociale, la complexité des trois personnages dont les histoires, oscillant entre réel et imaginaire, se succèdent en suite de chapitres de longueurs variées, plonge le lecteur dans les abîmes de la psyché. Au travers de la personnalité de Sybille, Eric Mathieu parvient avec brio à « aborder des thèmes importants […] comme la marginalisation, l’oppression, la volonté, la compassion et la violence au quotidien », comme l’écrit l’auteur lui-même. Roman gothique à l’atmosphère oppressante, Les suicidés d’Eau-Claire, entraine donc le lecteur dans la banalité de la violence quotidienne et de l’exclusion voulue ou imposée.

Malgré l’annonce du début qui ne laisse place à aucun doute quant à l’issue du livre, la fin du roman est chargée d’émotions, comme si l’on connaissait ces gens, personnages fictifs d’une vie qui semble être si réelle, acteurs d’un drame imaginaire qui nous renvoie à une triste réalité que nous côtoyons encore trop souvent.

Eric Mathieu qui, il faut le souligner, est professeur de linguistique à l’Université d’Ottawa, spécialiste de la syntaxe et de la morphologie du français et des langues algonquiennes, réussit à conjuguer expertise littéraire à ce supplément d’âme qu’est le talent.  Une écriture soignée, une histoire simple mais prenante, un roman sobre, émouvant, en un mot une œuvre littéraire « efficace » !

Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre qu’Eric Mathieu est le lauréat du Prix Emergence AAOF 2017.

Le mérite est d’autant plus grand que le troisième ouvrage finaliste est lui aussi un bijou de littérature … dans un autre genre !

Ouvrages cités (les prix indiqués sont ceux des versions papiers) :

  • Daniel Groleau Landry. Amorragies. Les Editions L’interligne, 2016. 128 pages. 13.95 $.
  • Eric Mathieu. Les suicidés d’Eau-Claire. Montréal : La Mèche, 2016. 520 pages. 29.95 $.
  • Lisa L’Heureux. Pour l’hiver. Sudbury, ON : Editions Prise de Parole, 2016. 104 pages. 15.95 $.

Salon du Livre de l’Outaouais

Du 23 février au 26 mars au Palais des Congrès de Gatineau.
Admissions : adultes 8$ ; adolescents (13-17 ans) 4$ ; gratuit pour les moins de 13 ans et les étudiants du secondaire