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Pour l’hiver : acte de naissance du talent littéraire de Lisa L’Heureux

By Sous-Soll 819 on March 2, 2017

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Par Emmanuel Goffi

Après avoir passé en revue les publications de Daniel Groleau Landry, Amorragies, et d’Eric Mathieu, Les suicidés d’Eau-Claire, nous partons à la rencontre de Lisa L’Heureux, lauréate du Prix Jacques-Poirier-Outaouais 2017 pour son livre Pour l’hiver. Rencontre qui s’est d’ailleurs matérialisée par un entretien que Lisa L’Heureux, auteure au talent littéraire naissant mais incontestable, a eu la gentillesse d’accorder à Sous-sol 819 sur les ondes de CHUO FM 89.1.

Une auteure rigoureuse pour un texte ciselé

Lisa L'Heureux - Photo Pink Monkey StudioAuteure associée au Théâtre du Trillium et directrice artistique du Théâtre Rouge Écarlate, Lisa L’Heureux nous gratifie avec cette première publication d’une véritable pépite littéraire.

Si dans mes souvenirs de collégien en France les pièces de théâtre avaient le goût parfois rébarbatif des œuvres de Molière, grâce à Pour l’hiver, j’ai renoué avec plaisir avec ce style d’écriture. Tandis qu’Éric Mathieu a reçu le Prix Emergence AAOF, Lisa L’Heureux se voyait, quant à elle, décerner le prix Jacques-Poirier Outaouais 2017.

Deux talents, deux récompenses amplement méritées.

Pièce de théâtre donc, « très librement inspirée de la poésie, de la vie et de la correspondance d’Arthur Rimbaud » comme le dit Lisa L’Heureux, Pour l’hiver met en scène trois personnages aux destins à la fois différents et similaires. Une juxtaposition de tranches de vie qui s’avèrent entrelacées et profondément liées par la violence que vivent les personnages :

  • Bernard 15 ans, l’âge de Rimbaud lorsqu’il écrit ses premiers vers, est en retenue au collège en 1955 ;
  • Valérie, dont le personnage renvoie clairement à l’épouse de Paul Verlaine (amant de Rimbaud), 16 ans est interrogée par la police en 1982 ;
  • enfin, Arthur, prénom de Rimbaud, qui vit de nos jours, a 30 ans et est au chevet de sa mère mourante qui renvoie à la maladie de Rimbaud.

Le tragique de la violence ordinaire qui se transmet

L’intensité des vies des trois protagonistes rappelle effectivement celle de la courte existence d’Arthur Rimbaud né en octobre 1854 et décédé des suite d’un cancer le 10 novembre 1891 à l’âge de 37 ans. « Eveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel » écrira Isabelle, la sœur de Rimbaud à leur mère, le 28 octobre. Poète de génie bien que maudit Rimbaud, aura vécu de manière chaotique et aura entretenu une relation tumultueuse avec Paul Verlaine (mars 1844-janvier 1896) entre août 1871 et juillet 1873. Relation qui prendra fin avec le « drame de Bruxelles » lorsque Verlaine ivre, tire à deux reprises sur Rimbaud qui vient de lui annoncer qu’il le quittait pour retourner à Paris, le blessant légèrement au poignet gauche.

Violence d’une vie, violence d’une passion, violence du quotidien qui est d’ailleurs à l’origine de Pour l’hiver. Comme nous le confiait Lisa L’Heureux, tout a commencé avec une interrogation sur ce qui est tabou. A quelle époque ? Et comment est-ce que ça change ? ». Or nous dit-elle, « la violence, et surtout la violence domestique, c’est quelque chose qui est tabou. On en parle pas assez bien que cela affecte beaucoup de gens ».

Le tragique des vies des trois héros renvoie d’autre part à la transmission intergénérationnelle, à la violence à la fois physique et psychologique, à l’ivresse et à la complexité de l’amour, aux vicissitudes des liens familiaux. Avec ce triptyque humain, Lisa L’Heureux nous entraine dans une réflexion quasi-philosophique sur l’impact que nous avons sur les vies de ceux qui nous succèdent, de ceux qui nous aiment, sur notre relation à l’autre mais également à nous-mêmes.

Une pièce d’orfèvrerie littéraire enchâssée dans la vie de Rimbaud

Le style d’écriture, sobre, vivant et poétique, qui suit la personnalité de chacun des personnages pour leur donner une profondeur les rendant presque palpables, est sobre et soigné. Les 23 scènes se succèdent à un rythme haletant, entremêlant les vies et les déclarations des protagonistes qui semblent tantôt se répondre, tantôt poursuivre le propos l’un de l’autre. Un livre qui ne se lit pas. Un livre qui se dévore avec la même frénésie que celle qui habite Bernard, Valérie et Arthur. Frénésie de vivre et d’aimer, d’échapper à la souffrance, de s’extraire de la violence qui ronge leurs existences, de leurs vies maudites d’une certaine manière, comme le fût celle de Rimbaud.

L’auteur du Dormeur du val, sonnet en alexandrins, rédigé en 1870 ; du célèbre recueil de poèmes en prose Une saison en enfer, écrit en 1873 ou du magnifique poème de 25 quatrains d’alexandrins Le Bateau ivre, conçu en 1871 et dont une reproduction sur 300 mètres carrés occupe un mur de la rue Férou à Paris, est omniprésent au travers des nombreuses références directes qui lui sont faites.

Que ce soit son idylle tumultueuse avec Verlaine entre l’été 1871 et l’été 1873, sont nombreuses, l’homosexualité, la passion amoureuse, la violence, notamment celle de l’amour avec l’évocation du « drame de Bruxelles » à la scène 18, le cancer, la déclamation à la scène 11 de Voyelles un des deux poèmes les plus étudiés de Rimbaud rédigé en alexandrins en 1871-72, ou encore le titre de la pièce qui fait référence au poème Rêvé pour l’hiver, écrit par Rimbaud en octobre 1870, tout renvoie au poète maudit. Même le style poétique de Lisa L’Heureux, est une référence, certes plus subtile mais tout aussi magistrale, à la poésie de l’illustre écrivain. Certaines répliques sont d’ailleurs tout simplement impressionnantes de beauté poétique et de charge émotionnelle, à l’image de celle de Bernard à la scène 13 (pages 58-60 du livre). « Avant le roman ou la poésie, le théâtre est ma forme littéraire préférée » nous disait Lisa L’Heureux. Pour autant, il est indiscutable que la poésie définit son style d’écriture. Pour l’hiver est un travail minutieux, un texte ciselé par une artiste « qui prend beaucoup de temps », qui accorde une importance toute particulière au choix des mots et qui marie théâtre et poésie avec virtuosité.

Bref, je pourrais m’étendre à l’infini sur l’esthétique et la rigueur de ce texte, mais je préfère vous inviter à le découvrir par vous-même en vous procurant ce livre de Lisa L’Heureux qui je l’espère ne s’arrêtera pas en si bon chemin, et nous offrira d’autres témoignages de son incroyable talent littéraire.

En attendant, femme polyvalente extrêmement active et donc à l’agenda bien rempli, Lisa L’Heureux assure la mise en scène de Projet D qui sera présenté du 8 au 11 mars 2017, au Studio B de la Nouvelle Scène Gilles Desjardins.

Mais cela fait l’objet d’un autre article écrit par Cindy Savard…


Entretien avec Lisa L’Heureux : l’intégralité de l’entretien du 1er mars sur le site de CHUO FM 89.1.

Lisa L’Heureux. Pour l’hiver. Sudbury, ON : Editions Prise de Parole, 2016. 104 pages. 15.95 $.