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Photo : Aleksandar Antonijevic, gracieuseté du Ballet national du Canada.

Onéguine au Centre National de Arts : une parenthèse de bonheur

By Sous-Soll 819 on January 20, 2017

Par Emmanuel Goffi

Dans le cadre de sa toujours riche et belle programmation, le Centre national des Arts propose trois représentations du ballet Onéguine du chorégraphe John Cranko.

Présenté par le Ballet national du Canada, ce spectacle est un pur bijou qui offre aux spectateurs une parenthèse d’émotions à couper le souffle.

Le ballet

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Photo : Aleksandar Antonijevic, gracieuseté du Ballet national du Canada.

Onéguine (et non pas Onéguin ou Onegin comme orthographié sur le site du CNA) est un ballet de trois actes de deux scènes chacun, créé par John Cyril Cranko à Stuttgart en 1965. C’est le résultat d’une inspiration de l’opéra Eugène Onéguine (1877-1878) de Tchaïkovski, lui-même adapté du roman en vers éponyme d’Alexandre Pouchkine, publié par chapitre entre février 1825 et janvier 1832.

Ballet difficile car très aérien avec de nombreux portés particulièrement majestueux, Onéguine est bâti autour de 5 personnages principaux que sont Eugène Onéguine, Tatiana et Olga Larina, Vladimir Lensky, et le prince Grémine.

La chorégraphie narrative de John Cyril Cranko, célèbre danseur de ballet et chorégraphe sud-africain, disparu prématurément en 1973 à l’âge de 45 ans, complète admirablement l’exceptionnel mariage des œuvres de Pouchkine et de Tchaïkovski. À cette chorégraphie s’ajoute l’orchestration et l’arrangement par Kurt-Heinz Stolze (pianiste et compositeur allemand – 1926-1970) des Saisons de Tchaïkovski (œuvre de 12 courtes pièces pour piano solo composées en 1875), agrémenté de thèmes de l’opéra Cherevichki (1887) et de Francesca da Rimini, fantaisie symphonique d’après Dante en mi mineur (1876).

L’ensemble confine au génie et abouti à une œuvre classique magistrale qui ne peut que s’exprimer au travers d’une interprétation brillante : c’est chose faite grâce à l’illustre institution qu’est le BNC.

L’histoire

Pour présenter les choses simplement, Onéguine, qui se déroule aux alentours de 1820 en plein Empire russe (Empire qui débute avec l’accession au trône de Pierre Ier de Russie – Pierre le Grand – le 7 mai 1682 et prend fin en 1917 avec les révolutions de février et d’octobre et la naissance de l’URSS), relate l’histoire d’un amour manqué entre un dandy de Saint Pétersbourg, Eugène Onéguine, et une adolescente, fille d’une famille aristocratique de propriétaires terriens.

Le premier acte présente le personnage principal, Eugène Onéguine, jeune aristocrate blasé et arrogant de Saint-Petersbourg qui a décidé, à la mort de son père dont il a hérité, de s´installer à la campagne. C’est là, qu’il rencontre le jeune Vladimir Lenski qui va le présenter à la famille Larina dont il voudrait épouser l’une des filles, Olga. Lors de cette rencontre, Tatiana, la sœur ainée d´Olga tombe follement amoureuse d´Onéguine et décide de lui envoyer une missive enflammée pour lui exprimer son amour. Onéguine, méprisant à l’égard de l’adolescente, veut rendre la lettre à Tatiana qui la refuse. Il décide alors de la déchirer plongeant la jeune femme dans un profond désarroi.

Photo : Sian Richards

Photo : Sian Richards

L’acte deux s’ouvre sur le bal organisé pour l´anniversaire de Tatiana. Onéguine, qui y est invité, s’y ennuie et décide de séduire Olga pour se distraire. Lenski, furieux devant le comportement de son ami et la légèreté de sa bien-aimée, s’emporte et soufflette Onéguine le provoquant en duel. Malgré les supplications des deux sœurs, Valdimir affronte Eugène et est tué par ce dernier. Prenant conscience de son acte Onéguine décide de fuir pour un long voyage.

Le dernier acte débute avec un bal organisé par le prince Grémine, soupirant de Tatiana ayant fait son apparition lors de l’acte précédent. Après plusieurs années de voyage, Onéguine qui est de retour en Russie, se voit convié au bal. Il y voit Tatiana totalement transformée et mariée au prince. Il se rend alors compte de l’erreur qu’il a commise en la rejetant, et succombe aux charmes de la jeune femme. Malgré la passion qu’elle a entretenue pour Onéguine, Tatiana le rejette et lui demande de disparaître.

Trois actes donc, pour raconter l’histoire d’un drame amoureux. Trois actes pour relater les vicissitudes des vies d’un dandy arrogant et d’une jeune femme éperdument amoureuse et éconduite avec mépris. Trois actes dont l’intensité dramatique ne pouvait qu’être porté par ce corps de ballet d’exception qu’est le Ballet National du Canada, véritable monument du patrimoine culturel canadien.

Le Ballet national du Canada

Ballet qu’on ne présente plus, fondé en 1951 par la ballerine britannique Celia Franca (1921-2007), le BNC est installé à Toronto. Le corps de ballet regroupe 70 danseurs et, fait rare, dispose de son propre orchestre.

Sa direction artistique est assurée par la légendaire prima ballerina Karen Kain, affectueusement surnommée The Darling of Canada. Etoile de la danse de 1970 à 1994, celle qui fût remarquée par Rudolf Noureïev et rejointe par Mikhail Baryshnikov au BNC en 1974, assure aujourd’hui avec brio son rôle de directrice artistique.

Le répertoire du BNC est particulièrement riche et varié d’œuvres classiques (le Lac des cygnes, Roméo et Juliette, ou encore Cendrillon) ou contemporaines, mais également de ballets moins connus. Le BNC a également commandé de nombreuses œuvres nouvelles à des chorégraphes canadiens et étrangers, contribuant ainsi à l’éclosion de chorégraphes canadiens.

Attaché à la tradition ; le BNC n’hésite pas pour autant à présenter des chorégraphies audacieuses. Le rôle du célèbre chorégraphe James Kudelka, directeur artistique du BNC de1996 à 2005, dans cette nouvelle orientation aura été déterminant et aura permis de renouveler le style résolument traditionnel du BNC et de lui donner une dimension internationale.

Fort de son expérience et de sa tradition d’excellence, le Ballet national du Canada, propose avec sa présentation d’Onéguine, une œuvre soignée, précise et envoûtante, portée par le talent de ses danseurs.

La représentation au CNA

Tous les ingrédients étaient donc présents pour laisser espérer une prestation exceptionnelle. Les attentes ne seront pas déçues. Le BNC nous offre deux heures de grâce et de virtuosité, deux trop courtes heures d’évasion et d’émotions. Le degré d’excellence et de précision des artistes est simplement impressionnant. On reste sans voix devant les gestes techniques et la performance physique des danseurs qui indiscutablement prennent du plaisir à partager leur art avec le public. La grâce et la légèreté des danseurs principaux donne à l’ensemble une dimension aérienne que les nombreux portés viennent accompagner. A cette maîtrise technique, s’ajoute l’interprétation magistrale des artistes. De la suffisance d’Onéguine, à la détresse de Tatiana, en passant par l’agacement puis la colère de Lenski devant le comportement de son ami et la légèreté d’Olga, la palette de sentiments est rendue avec talent par chacun de danseurs.

Le spectacle est envoûtant et le spectateur partage les émotions des personnages. Un ballet majestueux dans un écrin de décors à la fois sobres et efficaces, d’éclairages renforçant savamment les émotions de l’histoire et de musique accompagnant l’histoire avec précision. Qu’il s’agisse de l’intensité dramatique du duel entre Onéguine et Lenski, ou de désespoir de Tatiana lorsqu’elle est éconduite sans ménagement par Onéguine, qu’il s’agisse de la joie de l’anniversaire ou de la sobriété du bal du dernier acte, chaque seconde est portée par la musique de Tchaïkovski.

Il convient également de souligner l’excellence du travail de celles et ceux, éclairagistes, costumiers, et autres techniciens, qui contribuent dans l’ombre à faire de ce ballet un pur moment de plaisir. On soulignera d’ailleurs la beauté des costumes et des décors. Le diable se cachant dans les détails, les lustres de tailles décroissantes ornant le plafond de la salle de bal du troisième acte, donne une impression stupéfiante de profondeur à la scène. De la même manière, la présence d’un rideau translucide durant les changements de décors donne une dimension supplémentaire à l’œuvre.

En somme, Onéguine est un ballet émouvant et envoûtant qui laisse refléter l’excellence du BNC, une réputation largement méritée. Que l’on soit adepte ou non de ballet, il est indispensable d’assister aux prochaines représentations proposées par le CNA, pour l’histoire, pour la musique, pour les émotions et pour la performance artistique. Pour la culture.


Onéguine, présenté du 19 au 21 janvier à 20h à la salle Southam du CNA.

Chorégraphie : John Cranko
Mise en scène : Reid Anderson
D’après un poème de : Alexandre Pouchkine
Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovski
Orchestration : Kurt-Heinz Stolze