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Des mots et des maux… La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit

By Sous-Sol 819 on June 20, 2017

Par Emmanuel Goffi

Bien plus qu’un roman, le nouveau livre de Michel-Rémi Lafond, La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit, est avant tout une invitation à la réflexion sur l’humain, une réflexion ontologique. C’est ce qui rend ce livre à la fois passionnant et complexe à lire. Certes on peut le « lire » simplement en le survolant. L’organisation de l’ouvrage lui-même en courts chapitres, facilite sa consultation. Cependant, il me semble qu’une lecture par trop superficielle interdirait de saisir le sens profond du texte qui plonge dans les méandres de la psyché, qui souligne nos contradictions internes, les tiraillements auxquels nous sommes d’une manière ou d’une autre toutes et tous confrontés.

Un roman, certes à lire, mais surtout à étudier.

Une trame simple et efficace

Se déroulant sur une période allant du 15 juin au 15 septembre, le roman de Michel-Rémi Lafond est constitué de deux journaux intimes rédigés par les deux principaux personnages que sont Rodolphe et Didier. Le premier, au seuil de ses soixante-dix ans, est un « intellectuel spécialiste en arts visuels », écrivain, grand voyageur, à la fois pourvu d’une certaine forme de sagesse, acquis de l’âge, et « extrêmement tordu » selon les propres mots de l’auteur. Le second, ancré dans la vingtaine, est un personnage tiraillé qui se cherche. Musicien en quête d’aventure et épris de liberté, amoureux, ayant des relations complexes avec sa mère et sa sœur, il voit sa vie se déliter au gré de ses choix, si ce n’est de ses non-choix. C’est sur les destins mêlés de Rodolphe et Didier, que tout oppose et tout rapproche en même temps, que repose l’histoire de ce troisième roman de Michel-Rémi Lafond.

La lecture croisée des deux journaux est complétée par une perspective externe offerte par un narrateur, véritable démiurge selon Michel-Rémi Lafond, « qui vient mettre les pendules à l’heure » et aide le lecteur à démêler la réalité des perceptions exprimées par les deux protagonistes. Partition à trois mains donc qui, comme dans un film, permet des gros plans sur la psychologie de chaque individu et des plans larges remettant les choses en perspective. Le choix, particulièrement judicieux, d’attribuer des polices de caractères spécifiques à chacun des trois récits, facilite grandement la compréhension de la structure narrative.

À ces deux personnages viennent s’ajouter une suite d’autres protagonistes, avec leurs propres personnalités, leurs propres complexités, leurs propres histoires. C’est de l’interaction entre ces êtres que naissent finalement les intrigues du livre. On plonge ici dans une véritable chronique sociale dont la précision permet au lecteur de s’identifier et donne toute sa crédibilité au récit. À la limite de l’étude sociologique, le texte nous ouvre les portes de l’intime, de ce qui fait la complexité (au sens d’Edgar Morin comme le soulignait Michel-Rémi Lafond) de l’humain, et nous renvoie inévitablement à notre propre dualité d’amour et de haine, de bien et de mal, à notre ambivalence souvent niée, trop rarement assumée. C’est bien évidemment ici que la sociologie vient se fondre dans le domaine de prédilection de l’auteur qu’est la philosophie. A ce titre le personnage de Rodolphe est une source inépuisable de questionnements philosophiques sur l’amitié, l’amour, les relations à l’Autre en règle générale, mais également sur les arts, la vie et la mort, l’éthique et l’esthétique. Les références à la philosophie jalonnent d’ailleurs le roman au travers de mentions directes ou de références plus subtiles.  On y retrouve pêle-mêle, et sans prétention d’exhaustivité, l’intersubjectivité de Ricœur, les réflexions sur la doxa de l’allégorie de la Caverne de Platon, les questionnements sur la « banalité du mal » d’Arendt, ou encore l’appel à la liberté de penser de Nietzsche. Le lecteur averti pourra, comme dans un jeu des sept erreurs, s’amuser à essayer de découvrir l’ensemble des éléments philosophiques présents en filigrane dans le roman.

Un ouvrage érudit

On le voit bien, au-delà de la dimension récréative propre à tout roman, La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit, est un livre intellectuel. Non pas au sens péjoratif du terme, c’est à dire roboratif et rébarbatif, mais intellectuel au sens noble. Erudit serait même plus pertinent. Erudit par les références qui y sont faites : musique (classique ou non), cinéma, littérature, peinture…. Erudit par les connaissances qui y sont exprimées en philosophie, sociologie, culture…. Erudit par la réflexion que Michel-Rémi Lafond nous propose et à laquelle il nous invite à participer. Erudit également par la style, la syntaxe, le champ lexical. Bref, érudit au sens de « passionnant » !

Roman d’« autofiction », comme l’auteur le définit, ce livre ouvre des portes vers des sujets de notre temps, si ce n’est intemporels. La sexualité, présente mais sans excès ; les relations intergénérationnelles ; les rapports de classes fondés sur des critères matériels définissant à la fois le statut social et l’individu lui-même ; la vanité de la vie qui conduit inexorablement à la mort, sont autant de sujets parmi d’autres traités de manière à la fois aisée et complexe.

« Les générations existent, se succèdent, et chaque génération a besoin de la génération précédente ou de la génération suivante. »

La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit, est un livre multiscalaire, c’est à dire offrant plusieurs niveaux de lecture. Il peut être traversé comme un roman grâce auquel on plonge dans les méandres des vies de ses héros. Il peut être lu comme un texte offrant des pistes de réflexions, des perspectives sur l’existence humaine. Il peut aussi être abordé comme un récit « maïeutique » pour faire référence à cette pratique philosophique propre à Socrate et consistant à faire accoucher ses interlocuteurs de leur propre savoir. Il peut enfin, être analysé, c’est-à-dire être utilisé au-delà de la simple lecture. Cette dimension est selon moi la plus intéressante avec la lecture récréative. Le roman de Michel-Rémi Lafond est typiquement le genre de livre que devraient lire et sur lequel devraient travailler tous les étudiants de secondaire. C’est d’ailleurs, de l’aveu même de l’auteur, une volonté assumée que de « travailler le lecteur », de l’amener à une lecture active du récit.

« Il n’y a rien de pire qu’un lecteur passif »

Un roman multiscalaire qui peut être, qui doit être, lu, relu et relu à nouveau pour en saisir l’incroyable subtilité.

Que dire de plus ? Je pourrais être dithyrambique et louer les qualités de ce livre sur des pages et des pages. Mais, le mieux est certainement que vous le lisiez, que vous vous l’appropriiez, que vous fassiez vivre ses personnages au travers de votre regard.

Au final Michel-Rémi Lafond nous avouait vouloir écrire un livre érudit, produit d’« une conception assez particulière de l’écriture » qu’il conçoit comme « œuvre d’art ». Mission accomplie, voire dépassée. Ce roman EST une œuvre d’art.


Michel-Rémi LafondMichel-Rémi Lafond. La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit. Ottawa : Les Editions l’Interligne, 2017. 640 pages. 29,95 $.

Pour écouter l’entretien que Michel-Rémi Lafond a accordé à l’émission de radio Sous-sol 819 cliquez ici (cliquez sur « suivant » pour aller à la seconde demi-heure de l’émission).